Tourisme durable : où en est-on à Maurice ?

L’écologiste Sunil Dowarkasing et Lindsay Morvan, directeur de la Tourism Authority font le point.

Sunil Dowarkasing.

Selon l’écologiste Sunil Dowarkasing, qui est consultant en développement durable, l’une des industries les plus polluantes est le tourisme, car il représente 8 % des émissions à effet de gaz de serre mondiale. « C’est un pourcentage très élevé lorsque toutes les sources possibles d’émissions sont prises en compte. Par conséquent, il est clair que nous devons passer à un modèle de tourisme plus durable », poursuit l’ancien « global strategist » de Greenpeace International.

Par rapport à l’efficacité de la pratique du tourisme durable, Sunil Dowarkasing explique d’emblée que le tourisme est une importante source de devises. C’est particulièrement vrai pour les petits États insulaires dont Maurice fait partie. Selon lui, le facteur le plus important qui détermine notre secteur touristique est aujourd’hui principalement le revenu. « Nous voulons continuer à traire une vieille vache qui a offert tout ce qu’elle avait depuis des décennies », fait-il remarquer.

Sur le plan environnemental

Pour le consultant en développement durable, ce secteur est immensément responsable de la détérioration de nombreux écosystèmes sensibles. « Il a constamment ignoré la nécessité de protéger l’environnement dans lequel ils opèrent. S’il n’y a aujourd’hui qu’environ 30 % de coraux vivants, je dois dire que le secteur du tourisme en est largement responsable. Aujourd’hui encore, malgré une prise de conscience croissante sur la protection de l’environnement, il existe toujours des activités comme le kite surfing qui reste une nuisance permanente pour les coraux. Allez voir ce qui se passe à Bel-Ombre. Les gens de la région vous en diront plus », énonce-t-il.

Sunil Dowarkasing va plus loin en affirmant que plutôt que de protéger la biodiversité de l’île, le gouvernement a délivré huit permis EIA pendant la pandémie pour des constructions supplémentaires, y compris dans des zones humides. « Avant de procéder à la délivrance de toute licence, que ce soit pour la construction d’hôtels, de bateaux de plaisance ou de tout autre opérateur dans le secteur du tourisme, il est de la plus haute importance d’entreprendre une étude approfondie de la capacité de charge de l’île dans chaque sous-activité touristique », martèle-t-il.

Quid du tourisme soutenable ?

« De nombreux hôtels prétendent avoir adhéré à la certification Green Globe et affirment qu’ils sont donc durables et c’est une erreur. Bien qu’il soit préférable d’être certifié, le Green Globe est une évaluation structurée de la performance de l’entreprise et de ses partenaires de la chaîne d’approvisionnement », indique-t-il. Selon lui, beaucoup de ces hôtels utilisent toujours l’énergie fossile et n’ont aucun plan pour la gestion de leurs déchets, entre autres.

« Sur l’ensemble, il reste beaucoup à faire pour pouvoir parler du tourisme durable à Maurice. Les slogans et les discours ne prouvent rien. Ils sont creux », estime l’écologiste. Toutefois, il ne nie pas les timides initiatives vertes ici et là. « J’ai l’impression qu’elles ne sont pas vraiment guidées par des convictions réelles, mais simplement par besoin de faire du marketing, car, aujourd’hui, de plus en plus de voyageurs recherchent des destinations vertes. Il existe, toutefois, une industrie touristique de niche en pleine croissance qui met l’accent sur les expériences propres et vertes. Selon le rapport 2010 sur l’économie verte, plus d’un tiers des voyageurs préfèrent un tourisme respectueux de l’environnement et sont prêts à payer pour des expériences connexes. D’ailleurs, depuis 2013 et en tant que chef de projet de la commission MID, je conduisais le plan d’action de l’économie verte (GE). L’un des secteurs prioritaires sur lequel nous avons travaillé intensivement était le secteur du tourisme. Tout est là, oubliez votre ego, actualisez le plan d’économie verte et mettez-le en œuvre », affirme Sunil Dowarkasing. Il fait ressortir que le plan GE était basé sur deux piliers : comment verdir le secteur actuel et comment développer de nouveaux piliers verts dans le tourisme.

Les initiatives nécessaires

Selon lui, l’industrie mondiale du tourisme peut entraîner la dégradation des écosystèmes et la perte de biodiversité, car il contribue à plus de 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. « Il n’y a pas de formule magique pour le tourisme durable, mais il est crucial de s’assurer que ce secteur adopte une voie de durabilité. Il faut aussi avoir une volonté politique et arrêter les initiatives en silos. Il faut passer à une conception plus intégrée dans un cadre holistique pour une nouvelle vision du tourisme durable », indique-t-il.

Notre interlocuteur souligne aussi l’importance de prendre des décisions audacieuses et surtout de geler tous les projets jusqu’à ce qu’une étude de « Carrying capacity » approfondie soit effectuée. « Les anciens ministres du Tourisme ont abusé du système et ont délivré en permanence de nouvelles licences dans tous les secteurs liés au tourisme pour plaire à leur mandat. Cela doit cesser », martèle-t-il.

Responsabilité du voyageur

Le voyage responsable, également connu sous le nom de tourisme responsable, fait référence au comportement des voyageurs individuels qui s’efforcent d’agir et de prendre des décisions conformément aux pratiques de tourisme durable. Il ajoute que d’ailleurs, le Global Sustainable Tourism Council a formulé un guide pour responsabiliser les voyageurs. « Les touristes et les voyageurs peuvent également persuader les entreprises d’adopter des pratiques durables et de fournir des produits et services plus respectueux de l’environnement », conclut-il.

Deux exemples du tourisme durable

Il cite la politique touristique et le tourisme contrôlé au Bhoutan et la station balnéaire Six Senses de Fiji. « La station balnéaire Six Senses de Fiji est située sur l’île tropicale de Malolo. C’est un complexe cinq étoiles axé sur le luxe durable et la sensibilisation culturelle. Pour éliminer l’utilisation de bouteilles en plastique à usage unique, il fonctionne entièrement à l’énergie solaire. Cette station balnéaire est aussi équipée d’un captage d’eau de pluie et de son propre site de filtration d’eau sur place », renchérit-il. Elle s’efforce également d’être exemptée de déchets autant que possible, tout en encourageant la réutilisation, le recyclage et le compostage avec un « système septique à base de vers » et en cultivant autant d’herbes et de légumes.

Lindsay Morvan, directeur de la Tourism Authority : «C’est avant tout une attitude»

Lindsay Morvan

Au-delà d’encourager les touristes à venir au pays, il est important de démontrer que Maurice se positionne comme une île durable. C’est particulièrement vrai avec la situation environnementale qui se dégrade de plus en plus au niveau mondial. C’est ce qu’a affirmé Lindsay Morvan, directeur de la Tourism Authority.

Pour lui, il va de la responsabilité de tout le monde, c’est-à-dire des citoyens, opérateurs, institutions et des autorités, entre autres, de faire de Maurice, une destination verte. « Il est nécessaire de sensibiliser et d’encourager tout le monde à respecter l’environnement. C’est ce que nous faisons actuellement à la Tourism Authority. Parce que nous pensons qu’il est important au-delà des clichés, de venir avec des mesures et des propositions concrètes qui permettront à Maurice de se positionner comme une destination verte et pour assurer la survie de notre île pour les citoyens », renchérit-il.

Qu’est-ce qui se fait déjà par rapport au tourisme durable ? « Le DPM, Steven Obeegadoo avait précédemment abordé ce sujet quand il a parlé de la stratégie pour contrecarrer les défis post-Covid. D’ailleurs, en ce moment, c’est très stimulant lorsque nous pensons à ce que veulent les touristes durant leur voyage. À notre niveau, ce projet de Sustainable Island Mauritius, qui date de 2018, a pris de l’ampleur en 2020 avec l’association Made in Moris », dit-il.

Par rapport au tourisme durable, il y a la sensibilisation des opérateurs sur le respect de l’environnement. « Accompagné d’une équipe de consultants du cabinet allemand, Collaborating Center on Sustainable Consumption & Production (CSCP), nous nous sommes occupés de la formation de 2 000 cadres dans le domaine touristique, y compris 600 opérateurs à Rodrigues. Pendant les confinements, des opérateurs de bateaux ont été formés sur l’écosystème, entre autres, avec la collaboration de Reef Conservation. Le CSCP a aussi dispensé des formations ayant pour but de valoriser les produits locaux auprès des touristes, mais aussi pour les grands hôtels par rapport à leur Supply Chain », soutient le directeur de la Tourism Authority. Ce dernier ajoute que des Eco Tours ont aussi été organisés pour que les opérateurs locaux puissent rencontrer les producteurs locaux pour favoriser les produits de chez nous, tant dans la préparation des repas que dans la vente des produits dans leurs établissements respectifs.

Quant à la demande touristique en ce moment, Lindsay Morvan indique qu’au lieu d’une moyenne de 8 à 9 nuits, les vacanciers optent pour 11 à 12 nuits. Ainsi, ils dépensent au-delà, malgré le taux de change des devises étrangères comme le dollar et les euros, entre autres. Quant aux touristes, ces derniers sont conscients de l’environnement étant donné qu’ils sont issus des pays industrialisés où la pratique du tourisme durable est courante. Il s’agit de l’Europe de l’Est et d’Asie, entre autres.

Il se dit optimiste par rapport aux initiatives prises pour le tourisme durable. Toutefois, fait-il remarquer, ce n’est pas que l’affaire des opérateurs touristiques, mais celle des citoyens et des autorités également. « Comme indique le CSCP, le projet de tourisme durable, c’est une attitude », conclut-il.