Salim Khodabaccus : «L’environnement est un facteur économique négligé»
Salim Khodabaccus, détenteur d’un Masters en Art, de France, et chef de département au St. Andrew’s School, est un militant de l’écologie et un visionnaire. 25 ans de cela, il parlait déjà de ville piétonnière, de création de grands parcs naturels, de protection de forêts et d’eau, de l’importance du végétarisme, de tri sélectif et de jardins au collège St. Andrew’s, de l’importance des couleurs pour aider les élèves à se sentir mieux en classe, de l’utilisation de voitures électriques… Cet habitant de Vacoas est allé vivre à Union Park pour être plus proche de la nature et moins exposé à la pollution. De son lopin de terre situé en hauteur, il a une vue de toute la côte sud-est de l’île. La façade de sa demeure est cachée par une végétation abondante et ordonnée. Rencontre.
Qu’en est-il de l’environnement à Maurice ?
Beaucoup de gens disent que Maurice est un joli pays. Or, pour moi, l’environnement n’est pas agréable. Mark Twain a dit, « Dieu a créé l’île Maurice avant et le paradis après ». À l’époque, Maurice devait être une île extraordinaire, 100 % nature. Plus maintenant. Le littoral est beau quand les Mauriciens ne jettent pas leurs saletés. Il y a trop de constructions dans nos villes qui enlaidissent l’environnement et pas d’entretien. Curepipe est sans doute la ville la plus laide. Les façades ne sont pas repeintes, la moisissure s’étale partout. Les bâtiments ne sont pas lavés pendant des années. Donc, il faut prendre des mesures concrètes. Pourquoi ne pas réduire les taxes de ceux qui entretiennent leurs bâtiments ? Ou infliger des amendes à ceux qui sont coupables d’infractions ? Nous avons vu comment les propriétaires de terrains en friche ont fait nettoyer leurs terrains une fois qu’ils ont reçu un avertissement. Faites la même chose pour les bâtiments. Je suis allé à Rivière-des-Anguilles récemment. Derrière le marché, j’ai vu des centaines d’ordinateurs laissés dans la nature à la vue de tout le monde. Or, personne ne s’en soucie. Les ordinateurs, il faut les recycler. Je vous dirai aussi que je vois toujours des voitures pourrir en plein air. En Europe, les gens pensent autrement. Ils recherchent l’esthétique, que ce soit au niveau du bâtiment, du jardin. Ici, rien ne nous dérange. Vous allez voir ces bâtiments de toutes les couleurs, de toutes les dimensions, de toutes les formes. Il n’y a pas d’harmonie. Ce n’est donc pas agréable à la vue. Le côté esthétique est secondaire à Maurice. On ne regarde que l’aspect fonctionnel. Il n’y a pas de volonté politique pour remédier à cet état de choses. Allez aux Seychelles, à la Réunion. Là-bas, il y a une politique de l’environnement et on veille au grain. Ici, c’est le développement sauvage et la saleté. Or, l’une des raisons pour lesquelles le tourisme bat de l’aile à Maurice, c’est parce que le tourisme et l’environnement ne marchent pas de pair. L’environnement est donc incontestablement un pilier économique et négligé en plus.
Il y a trop de constructions dans nos villes qui enlaidissent l’environnement et pas d’entretien. Curepipe est sans doute la ville la plus laide. Les façades ne sont pas repeintes, la moisissure s’étale partout
Ce qui manque le plus à Maurice, ce sont les parcs. Le Premier ministre a annoncé qu’il en construirait vingt. Moi, je dis que c’est peu. Puis, quel genre de parc ? Nos gouvernants doivent nous le dire. Il nous faut des parcs vraiment vastes pour équilibrer nature-ville, oxygène-carbone. De plus, ces parcs doivent être entretenus. Prenez le jardin botanique de Curepipe et le jardin de Pamplemousses par exemple. On y plante n’importe quoi, la pelouse est dégradée. Les jardins d’enfants étaient beaux au départ. Voyez ce qu’ils deviennent après. Dans nos écoles, il n’y a certainement pas assez d’espace vert.
Il y a une chose que je ne comprends : nos ministres voyagent. Prenez Londres. Il y existe des parcs magnifiques comme Hyde Park. Pourquoi ne pas rechercher l’expertise des Anglais, des Singapouriens ? Pour moi, Singapour est un modèle. Plus petit que notre île, plus habité, c’est un pays extrêmement propre, extrêmement moderne. Allez visiter leurs parcs. Des merveilles ! Et leur environnement urbain ! Il faut comprendre que l’environnement a un impact psychologique sur les gens. Un lieu sale incitera les gens à y ajouter leurs déchets, tandis qu’un lieu propre les encouragera à le conserver. Un espace laid, c’est mauvais pour le moral, cela ajoute à la négativité.
C’est vrai que durant la dernière décennie, il y a eu un éveil à la qualité de l’environnement. Maurice est moins sale. Toutefois, il reste beaucoup à faire et il faut une volonté politique pour cela.
Vous déplorez nos sources d’énergie…
C’est parce que la production de l’électricité dépend de l’huile lourde à Maurice. Il faut aller vers l’énergie propre : des panneaux solaires sur plusieurs hectares et sur toutes les maisons. Or, ces panneaux sont encore chers. Moi, je dirai au gouvernement de débourser une somme d’argent pour ceux qui installent des panneaux solaires, comme il le fait pour les propriétaires de taxis. Puis, les prix de ces panneaux devraient baisser avec les nouvelles technologies, les rendant plus petits, plus légers et plus efficaces. Toutes les nouvelles écoles du gouvernement devraient être équipées de panneaux solaires. Danger de black out. Tous nos lampadaires doivent être solaires. Il faut toujours considérer l’impact écologique avant d’aller de l’avant avec un projet. Tout gouvernement doit penser loin, 50 ans. Pas de solutions éphémères.
Au niveau de l’essence, je ne comprends pas pourquoi l’éthanol n’est pas utilisé. Il existe une hypocrisie sur la question de l’environnement. D’une part, on dit qu’il faut protéger l’environnement, d’autre part les enjeux économiques prennent le dessus. Utilisez un capteur pour les lampes. Elles s’allument au passage et s’éteignent automatiquement. Autre mesure : réduisez la taxe pour ceux qui sont prêts à utiliser des voitures hybrides et électriques.
Longtemps auparavant, vous avez parlé de l’agriculture bio…
Oui, parce qu’il faut favoriser l’agriculture bio. On a utilisé des pesticides de manière excessive pendant trop longtemps. On croit aussi que le produit bio est cher. En fait, cela me coûte Rs 100 plus cher par semaine et j’économise sur les médicaments. Je constate que les Mauriciens ne sont pas assez conscients des dangers de l’agriculture conventionnelle. Pourtant, les maladies viennent au galop. Le cancer, le lupus… Les Mauriciens ne se demandent-ils pas d’où elles viennent ?
Je conseille vivement d’aller vers les jardins potagers sur les terrasses, sur les toits. Plantez à l’aide de bouteilles en plastique. Ainsi, chaque personne peut cultiver ses légumes.
Mark Twain a dit, « Dieu a créé l’île Maurice avant et le paradis après »
Que faire d’autre ?
Qu’en est-il du tri sélectif à la maison ? C’est inexistant. Maurice accuse un retard considérable en matière d’écologie, de recyclage. Il faut avoir plusieurs poubelles à la maison. Le tri sélectif doit devenir une réalité dans un avenir proche. Faites venir des experts pour nous encadrer. Que nos politiciens emploient des gens compétents, qui connaissent les domaines pour lesquels ils sont engagés. Je crains que nous n’ayons un retard considérable à rattraper, peut-être 100 ans.
Vous êtes d’avis que le végétarisme joue un rôle important pour la protection de l’environnement.
Absolument. Vous savez combien d’eau consomme le bétail, combien d’espace est planté de soja pour nourrir le bétail ? Ces millions d’hectares auraient pu servir aux plantations pour nourrir les populations. Notre choix alimentaire a définitivement un impact sur l’écologie. Cependant, les gens ont été conditionnés par de puissants lobbies pour croire que sans consommer de la chair, sans la protéine animale, sans le lait de vache, ils tomberont malade. De plus, il y a aussi l’aspect gustatif. On pense que la chair a meilleur goût. Dans la pratique, le bétail dégage beaucoup de méthane, gaz qui ajoute au réchauffement climatique. Mais est-ce facile de changer cette forme d’alimentation ? Non. Toutefois, je me dis que ce serait déjà mieux de consommer moins de viande et plus de légumes. Donc, il y a tout une éducation à faire à ce niveau, à commencer par les écoles.
Vous aimez beaucoup les villes piétonnières.
Oui, vu qu’elles aident les gens à mieux vivre. Il faut dégager des rues piétonnières en ville. Je prends l’exemple de Port-Louis. C’est une très belle ville avec des rues magnifiques datant de Mahé de La Bourdonnais. Protégeons notre patrimoine. Protégeons les anciens bâtiments, ce magnifique quartier que l’on appelle China Town. Notre héritage culturel doit rester intact. Il faut étendre Caudan. Toute cette zone de la route Royale et la rue Desforges doit devenir piétonnière avec parking dans la périphérie de la ville. Je l’ai dit il y a 20 ans, alors que Rajesh Bhagwan était le ministre de l’Environnement. C’est maintenant que le gouvernement bouge dans ce sens.
Pourquoi les Rodriguais sont si conscients de la préservation de la nature ?
C’est parce que, d’une part, ils vivent en symbiose avec la nature et dépendent beaucoup de la nature, et d’autre part, ils ont une conscience écologique. Moins éduqués que les Mauriciens, ils savent pourtant mieux vivre. Ce sont des gens vrais. Quand ils viennent à Maurice, ils y voient clairement la dégradation de l’environnement et ne veulent pas que leur île subisse le même sort. Copions Rodrigues, suivons leur exemple, appliquons les lois.
Un dernier mot ?
On blâme souvent le gouvernement. N’oublions pas que le gouvernement, c’est le reflet du peuple. Si le peuple se réveille, le gouvernement se verra dans l’obligation de changer de politique. Chacun d’entre nous laisse une empreinte écologique par nos choix quotidiens : nos aliments, notre voiture, notre habillement, notre consommation de papier, de plastique… S’il y a un éveil au sein de la population, le gouvernement suivra.
