Transition écologique : comment rattraper le retard ?

Est-ce que le gouvernement a raté le coche de la transition écologique avec le Budget 2020-2021 ? S’il a quelques mesures favorables, n’empêche que les spécialistes sont d’avis qu’il y a un gros retard a rattraper.

«Les grandes économies ont déduit qu’il fallait investir sur le long terme, tout en réduisant le taux d’émission de dioxyde de carbone (CO2). » C’est ce que constate le consultant en environnement Sunil Dowarkasing. Il ajoute qu’il ne faut pas donner l’impression que Rs 100 milliards seront investies dans le développement durable. Selon lui, seules Rs 2 milliards seront transférées au National Environment Fund (NEF) et Rs 1,2 milliard à la construction de drains. Contrôler les glissements de terrain au coût de Rs 314 millions n’est pas une mesure environnementale et Rs 215 millions pour restaurer les plages, les lagons et les coraux ne constituent pas un élément de la transition écologique, estime-t-il.

Il ajoute que l’embellissement de l’autoroute, l’installation d’eco bins, le compostage des déchets organiques des marchés, le tri… sont des projets énoncés par la Commission Maurice Ile durable en 2013. Un projet pilote d’eco bins avait été initié dans le district de Grand-Port, où 38 bacs avaient été placés à travers le district. La collecte de l’eau de pluie et le compostage des déchets organiques avaient démarré au marché de Vacoas et un plan de projet pilote de tri de déchets à la source à Pamplemousses.

Je suis ravi que le gouvernement vienne de l’avant avec des mesures préconisées en 2013, mais nous sommes en retard de sept ans. Il faut rattraper ce retard»

Il rappelle que seulement 25 % des coraux sont en vie, 27 % du territoire est sous construction contre 25 % sous forêts, incluant la forêt endémique. 100 millions de bouteilles en plastique se retrouvent dans la nature et 50 % de l’eau traitée est perdue à travers des fuites. De plus, dix plages agonisent, pour ne citer que quelques problèmes écologiques.

« Je suis ravi que le gouvernement vienne de l’avant avec des mesures préconisées en 2013, mais nous sommes en retard de sept ans. Il faut rattraper ce retard », fait-il observer.

Krishnee Appadoo, chargée de cours en loi environnementale à l’Université de Maurice, parle de souci dans la mise en place à Maurice. Elle explique que les mesures annoncées jettent les bases d’une transition, mais elle demande ce qu’il en est de la logistique. Elle prend l’exemple de l’Environment Protection Act, qui n’est pas appliquée comme il se doit. Elle explique qu’il faut plus d’agents pour faire respecter les lois. Pour elle, les mesures annoncées ne permettront à Maurice de faire la transition que si elles sont appliquées.

Joanna Bérenger : «Des véhicules crachent des fumées noires»

Joanna Bérenger avait affirmé, le mardi 9 juin, que la parole n’est pas liée à l’acte concernant les mesures touchant au développement durable. « Quelles mesures seront-elles prises concrètement pour améliorer la qualité de l’air ? Des véhicules crachent des fumées noires sans oublier les usines polluantes et la destruction des arbres pour faire place à du béton et au métro. Les arbres purifient l’air et ils sont nos principaux alliés dans le combat contre le réchauffement climatique. Où est la cohérence ? Il faut agir.

Le Budget prévoit 34 projets de construction pour un investissement de Rs 62 milliards. Le secteur de la construction est présenté comme ‘le poumon de la relance’. Est-ce à travers le béton que le ministre entend promouvoir le développement durable ? Le Budget ne permet pas la promotion des bâtiments verts ou encore des bâtiments écoresponsables », a-t-elle fait ressortir. Elle a dit souhaiter que la relance à travers la construction ne se fasse pas au détriment de l’environnement.

Le consultant Sunil Dowarkasing rappelle que seulement 25 % des coraux sont en vie.

Des projets accompagnent ces mesures budgétaires :

  • L’amélioration des parcours de santé à Le Dauguet, Camp-Thorel, Bassin (Quatre-Bornes), Citadel, et Roche-Noires. Des travaux de nettoyage et d’embellissement seront effectués ;
  • Reboisement de la Priest Peak (Port-Louis) ;
  • Embellissement de la rue Jemmapes à Port-Louis ;
  • Le verdissement et l’aménagement paysager des bords des autoroutes M1 et M2 et ses accès latéraux aux villes et villages avec des arbustes et des plants seront entrepris. Ce projet fera partie de la Greening Mauritius Initiative, qui vise, entre autres, à augmenter les puits de carbone, à préserver la biodiversité, à améliorer les valeurs esthétiques des villes et des villages et à purifier l’air. Dans un premier temps, le tronçon de Réduit à Sorèze, Pailles, sera mis en œuvre ;
  • une campagne de sensibilisation sera aussi entreprise.

Dr Khalil Elahee, spécialiste en énergie renouvelable et professeur à l’Université de Maurice : «Il faut doubler notre part d’énergie renouvelable en 10 ans, voire le tripler»

Est-ce que les mesures budgétaires de 2020-2021 annoncent une vraie transition écologique ?
L’objectif de 40 % en 2030 est bien moins ambitieux, par exemple, de celui du Outline Energy Policy d’avril 2007, qui était de 44 % en 2025 ! Et pourtant, à l’époque, les prix des énergies renouvelables étaient très élevés. Mieux vaut de pas parler des objectifs de Maurice Ile Durable, qui étaient plus importants encore, même si la mise en œuvre était incohérente avec CT-Power.

Même récemment, la Mauritius Commercial Bank a proposé un objectif de 90 % d’ici 2050, selon le plan KLIMA. En bref, contrairement aux pays qui visent la neutralité carbone presque partout au monde aujourd’hui, ici il n’y a pas de vision des énergies recouvrables et de gestion de l’énergie.

En termes réels, nous sommes toujours à environ 200 tonnes de pétrole par an d’énergies renouvelables, soit une stagnation qui dure depuis des décennies. Tous les gouvernements ont une part de responsabilité. Avec la diminution de la bagasse disponible et la limite atteinte pour l’hydro, la transition se fait difficilement.

Du côté positif, le Budget parle d’un parc informatique zéro carbone à Côte-d’Or. Pourtant, pas un mot sur l’Energy Efficiency Management Office (EEMO), qui est incontournable dans la transition énergétique, surtout face aux besoins de climatisation en été. Le transport durable est aussi oublié, alors que le monde bouge vers les véhicules électriques. Je pense qu’on est passé à côté d’une chance unique de concilier la lutte contre le changement climatique et la construction d’un monde post-Covid-19, avec l’énergie comme un chantier majeur !

Est-ce qu’atteindre 40 % d’énergie verte en 2030 est réalisable ? Pourquoi ?
Certainement. C’est tout le paradoxe, car si nous pouvons, comme ailleurs, doubler notre part d’énergie renouvelable en dix ans, voir le tripler, c’est que le potentiel est bien là. Mais il faut d’abord changer de paradigme, avoir une conviction qu’il faut aller vers les 100 % d’énergies renouvelables, même si cela prendra trente ans ou plus. Faute d’une vision, nous allons piétiner. Toutefois, une condition sine qua non est l’urgence de moderniser le réseau en misant sur la maîtrise de la demande. J’ai appelé à une transformation 4D du Central Electricity Board (CEB) : décentraliser, décarbonater, digitaliser et démocratiser. Si nous n’avons pas la volonté d’aller vers les 100 % d’énergies propres, alors laissons Rodrigues, Agaléga ou les compagnies et bâtiments le faire…

Comment Maurice pourrait-il réaliser une transition écologique ? Quelles sont les premières étapes ?
Je pense qu’il faut impérativement que nous utilisions la Covid-19 et ce qui suivra comme une possibilité de build-back-better. Commençons par nous débarrasser du charbon. Utilisons toute la bagasse et d’autres biomasses avec efficacité. De manière intégrée avec le recyclage des déchets, allons vers une méthode durable de Waste-to-Energy.

Ensuite, laissons les gens, les entreprises et les bâtiments publics produire de l’énergie à partir du solaire. Finalement, intégrons le transport durable dans notre avenir post-Covid -19… Il nous faut brûler le bioéthanol dans nos voitures au lieu de l’exporter, construire des pistes cyclables, avoir des bornes d’alimentation photovoltaïque pour les voitures électriques, etc. Tout cela sans oublier la gestion de la demande. Je pense que l’EEMO doit être fusionnée avec la Mauritius Renewable Energy Agency, un autre oubli du Budget pour un Sustainable Energy Management Agency, garant d’une meilleure gouvernance énergétique.

Budget 2019-2020 : des annonces et une grande campagne de nettoyage

Le Budget 2019/20 avait énoncé des projets pour changer la mentalité des Mauriciens. La campagne Moris Nou Zoli Pei avait été lancée. Le budget avait cité la gestion des déchets. L’économie circulaire citée pour la première fois : la réduction, la réutilisation et le recyclage des déchets. Plusieurs lieux publics, plages et parcs avaient été nettoyés et embellis. L’annonce avait été faite pour augmenter la part d’énergie renouvelable à 35 % et aussi la mise sur pied de dépôt de vieilles voitures. La vieille ferraille, des débris de construction et de démolition, les pneus usés allaient être traités dans ce dépôt.

Même les centres d’enfouissement devraient être convertis.

Budget 2020-2021 : quelques répétitions et le tri expliqué, avec des détails

Le ministre des Finances a annoncé que Rs 100 milliards seraient réservées, dans le budget 2020-2021, au développement de l’économie verte et pour assurer un développement vert.

Le gouvernement compte, donc, transférer Rs 2 milliards au National Environment Fund pour la mise sur pied de plusieurs projets dont : Rs 314 millions pour des travaux de stabilisation des glissements de terrain sur les routes ; Rs 215 millions pour la protection des plages, des lagons et des coraux ; Rs 207 millions pour le nettoyage et l’embellissement des drains, des routes, des rivières et des sites publics, y compris les lieux de culte.

La stratégie écologique pour une transition verte inclut aussi l’installation de bacs pour la collecte de déchets plastiques et la construction de déchetteries dans les cinq stations de transfert. Le gouvernement, à travers le ministère de l’Environnement, compte encourager le tri à la source et la ségrégation des déchets et le compostage des déchets organiques dans les marchés, avec la possibilité d’installer des unités de tri à Forbach et à La Chaumière. Un autre projet : le rechapage des pneus usés et l’introduction de l’indice de la qualité de l’air. De plus, Rs 1,2 milliard sera placée par la National Environment Fund pour la construction de drains dans les zones inondables.

Au sujet de la transition énergétique, le gouvernement veut augmenter la part des énergies renouvelables à 40 % d’ici 2030. L’ancien objectif était de 35 %. Les projets suivants seront mis en œuvre :

  • Un parc solaire de 2 mégawatts (MW) à Tamarind Falls.
  • Augmentation de la capacité du parc photovoltaïque d’Henrietta de 2 MW à 10 MW.
  • Installation de 1 000 panneaux solaires sur les maisons des familles à faible revenu.
  • Mise en service d’un système de batterie de stockage d’énergie de 14 MW.
  • Installation de panneaux solaires photovoltaïques d’une capacité de 25 MW sur les toits des bâtiments publics et résidentiels.
  • Programme du Central Electricity Board (CEB) d’achat et d’installation d’énergie verte pour les organismes religieux étendu aux ONG et institutions caritatives.