Dr JAMIIL JEETOO, ÉCONOMISTE DU PNUD : « Le carbone bleu nous oblige à repenser notre définition de la valeur financière »

Mangroves, herbiers et récifs pourraient bientôt alimenter un marché mondial en pleine explosion. Mais comment transforme- t-on un lagon en actif financier ? Le Dr Jamiil Jeetoo, économiste au PNUD, explique les mécanismes et les enjeux derrière cette nouvelle ruée verte.

  • Dr Jamiil Jeetoo, quelle est votre mission au sein du PNUD et en quoi l’économie océanique change-t-elle votre rôle ?
    Traditionnellement, les économistes travaillaient principalement sur le PIB, le commerce, l’investissement ou l’inflation. Aujourd’hui, le rôle de l’économie évolue profondément. Nous nous penchons désormais sur des questions beaucoup plus systémiques : comment les écosystèmes créent-ils de la valeur économique ? Comment les risques climatiques redessinent-ils les économies ? Comment les petits États insulaires en développement (PEID) peuvent-ils construire leur résilience économique dans un monde de plus en plus instable ? Et, surtout, comment transformer le capital naturel en moteur de développement durable sans le détruire ? Dans le domaine du carbone bleu, le rôle du PNUD est aujourd’hui, de plus en plus, celui d’un catalyseur stratégique.
  • Qu’est-ce que le Blue Carbon Tech Centre ? Quelle est sa configuration concrète ?
    Le Blue Carbon Tech Centre n’a pas été conçu comme un simple projet environnemental supplémentaire. La vision est beaucoup plus ambitieuse. L’objectif n’est pas simplement de parler de crédits carbone, mais de contribuer à bâtir un véritable écosystème autour de la science marine, de la gouvernance océanique, du financement climatique, de la technologie, de l’innovation et de la transformation économique durable. Le but est de positionner Maurice comme une plateforme régionale pour les PEID, reliant plusieurs disciplines clés : la science marine et les technologies océaniques ; l’intelligence artificielle et les systèmes satellitaires ; la modélisation économique et les infrastructures MRV (Mesure, Notification et Vérification) ; le financement climatique, la gouvernance et l’innovation. En d’autres termes, l’ambition est que Maurice ne soit pas simplement une participante de la future économie océanique, mais qu’elle contribue à en concevoir les systèmes fondamentaux. C’est un niveau de positionnement stratégique totalement différent.
  • D’un point de vue économique, comment le « carbone bleu » se distingue-t-il du carbone vert ?
    La plupart des gens entendent le terme « carbone bleu » et pensent immédiatement aux crédits carbone. Pourtant, la réalité est beaucoup plus profonde. Le carbone vert provient principalement des écosystèmes terrestres comme les forêts tandis que le carbone bleu est issu des écosystèmes marins et côtiers. Les forêts sont déjà relativement bien intégrées dans les systèmes économiques et les politiques climatiques mondiales. Les océans, eux, commencent seulement à entrer dans cette nouvelle phase. D’un point de vue économique, le carbone bleu nous oblige surtout à repenser complètement notre définition de la valeur financière. Pendant des décennies, leséconomies ont principalement valorisé les usines, les infrastructures ou les ressources terrestres. Nous entrons aujourd’hui dans une période où les écosystèmes eux-mêmes deviennent progressivement des actifs économiques stratégiques.Pour Maurice, cela change radicalement la manière de voir notre territoire et notre avenir économique. Nos lagons, nos herbiers marins et nos écosystèmes océaniques ne sont plus uniquement des espaces environnementaux, ils deviennent une partie intégrante de l’architecture économique du futur.
  • Les PEID possèdent un immense capital naturel marin, mais peinent à en tirer des bénéfices. Qu’est-ce que le « paradoxe du financement » et quel est le véritable enjeu pour nos îles ?
    C’est l’une des grandes contradictions auxquelles font face de nombreux États insulaires. Les PEID disposent souvent d’écosystèmes marins d’importance mondiale, d’une biodiversité exceptionnelle et d’actifs naturels essentiels pour la stabilité climatique globale. Pourtant, ces mêmes pays restent souvent fortement vulnérables sur le plan économique et climatique. C’est ce que j’appelle le paradoxe du financement : des pays protègent des actifs naturels d’importance mondiale, mais ne disposent pas toujours des ressources suffisantes pour les préserver durablement. Le carbone bleu peut potentiellement modifier cette dynamique en créant des passerelles entre la protection des écosystèmes, le financement climatique et la transformation économique. Mais la vraie question est : les PEID vont-ils simplement fournir leurs écosystèmes au futur marché mondial du carbone, ou vont-ils également développer la propriété intellectuelle, les systèmes technologiques, les capacités scientifiques, les plateformes de données et les architectures financières autour de ces écosystèmes ? C’est là que se situe le véritable enjeu stratégique.
  • Où en est Maurice aujourd’hui et comment valoriser durablement des éco-zones spécifiques comme le banc de Saya de Malha ?
    Maurice se trouve encore dans une phase relativement précoce mais, stratégiquement, cela représente une formidable opportunité. À l’échelle mondiale, les marchés du carbone bleu, les méthodologies scientifiques et les systèmes de gouvernance sont eux- mêmes en pleine construction.Le banc de Saya de Malha n’est pas uniquement un actif écologique : il pourrait également devenir un actif scientifique, technologique et économique stratégique. Mais, il faut éviter toute vision simpliste. La véritable question n’est pas seulement : peut-on vendre du carbone marin ? La question, beaucoup plus importante est : Maurice peut-elle devenir un centre de référence pour les futurs systèmes d’intelligence des économies océaniques ? Cela inclut notamment les systèmes de données marines, la surveillance satellitaire, l’intelligence artificielle appliquée aux écosystèmes, les technologies MRV, la modélisation des risques climatiques, la valorisation de la biodiversité, le financement durable des océans et l’innovation scientifique. La valeur future ne proviendra pas uniquement du carbone lui-même, mais de toute l’intelligence économique, scientifique et technologique que nous construirons autour de l’océan. C’est un véritable changement de paradigme économique.
  • Qu’est-ce qui ralentit aujourd’hui le développement de cette économie et comment s’assurer que ce ne soit pas qu’un concept abstrait pour les Mauriciens ?
    L’un des principaux défis réside dans le fait que le secteur évolue actuellement beaucoup plus rapidement que les systèmes de gouvernance. De nombreux pays tentent encore de répondre à des questions fondamentales : comment valoriser correctement les écosystèmes ? Qui possède cette valeur ? Comment garantir l’intégrité environnementale ? Comment éviter le greenwashing ? Comment protéger les communautés locales ? Comment relier la science aux marchés ? Pourtant, la valeur potentielle dépasse largement les seuls revenus liés aux crédits carbone. Si le secteur est correctement structuré, il peut générer de nouvelles opportunités d’emploi et d’activité dans des domaines d’avenir : la science marine, les technologies environnementales, la gestion des systèmes de données, la restauration des écosystèmes ou encore la finance climatique.Un changement majeur s’amorce : la future économie bleue sera beaucoup plus intensive en connaissances qu’en extraction de ressources. Et pour une économie insulaire comme Maurice, ce passage au capital immatériel est particulièrement stratégique. Dans les décennies à venir, les océans deviendront l’une des plus grandes frontières économiques du monde.
  • Pour clore cet entretien, à quoi ressemblerait une réussite mauricienne dans dix ans ?
    Le véritable succès ne se limitera pas à vendre des crédits carbone. La réussite, la vraie, serait que Maurice devienne une référence mondiale : un centre de gouvernance océanique durable, un leader régional de l’innovation dans l’économie bleue, une plateforme reconnue de financement climatique et un hub d’intelligence marine pour l’ensemble des PEID.Le carbone bleu se situe à l’intersection du financement climatique, de la résilience souveraine, du capital naturel, des technologies et du positionnement stratégique des États. Les pays qui réussiront ne seront probablement pas ceux qui vendront simplement des crédits carbone, mais ceux qui construiront des écosystèmes intégrés autour de la science, de la gouvernance, de la finance et de l’innovation. Mais le changement le plus important est peut-être psychologique. Maurice doit cesser de se percevoir uniquement comme une petite économie insulaire. Stratégiquement, nous sommes un grand État océanique. Et dans les décennies à venir, les océans deviendront l’une des plus grandes frontières économiques du monde.