Pr PETER MACREADIE, SPÉCIALISTE MONDIAL DU CARBONE BLEU : « Avant de rêver à des millions, sachez ce que vous avez »
Le Professeur Peter Macreadie est l’un des scientifiques les plus cités au monde sur le carbone bleu. Cet expert australien a accepté de parler franchement à Le Dimanche/L’Hebdo. Son message : oui, Maurice a une carte à jouer. Mais le chemin est semé d’embûches.
Tout a commencé par la pêche. Enfant, Peter Macreadie savait déjà que les zones couvertes d’herbiers marins abritaient les meilleurs poissons. Ce n’est que bien plus tard, en faisant son doctorat sur ces écosystèmes, qu’il a compris que ces prairies sous-marines étaient aussi, et surtout, de formidables puits de carbone, à une époque où l’expression « carbone bleu » n’existait pas encore dans le vocabulaire scientifique.
Aujourd’hui directeur du Centre for Nature Positive Solutions à l’Université RMIT en Australie, il consacre sa carrière à défendre ce qu’il appelle les « mal-aimés de la nature » : les mangroves, les herbiers marins, les marais côtiers. Des écosystèmes longtemps traités, dit-il, « comme des terres incultes ou des zones négligées du littoral », alors qu’ils soutiennent les pêcheries, protègent les côtes, améliorent la qualité de l’eau et séquestrent du carbone avec une efficacité que les forêts terrestres ne peuvent pas égaler – certains stockent jusqu’à cinq fois plus de carbone par hectare qu’une forêt tropicale.
« Le carbone bleu nous donne un moyen de montrer que ces écosystèmes ne sont pas marginaux. Ce sont des actifs naturels précieux qui, dans certains cas, peuvent attirer des financements pour la conservation et la restauration », explique le spécialiste australien. Mais encore faut-il ne pas brûler les étapes.
La première mise en garde du Pr Macreadie est aussi la plus simple : avant de parler de revenus, il faut cartographier. « La première étape consiste à comprendre l’actif en question, plutôt que de présumer d’emblée d’une opportunité commerciale. »
Pour Maurice, cela signifie mesurer précisément l’étendue et l’état des mangroves, des herbiers marins et des autres zones humides côtières. Ses propres estimations – qu’il qualifie lui-même de prudentes – suggèrent environ 145 à 243 hectares de mangroves autour de l’île principale, une vingtaine d’hectares à Rodrigues, et des milliers d’hectares d’herbiers marins si l’on inclut l’archipel. Des chiffres à manier avec précaution : la cartographie des herbiers reste incertaine, et les méthodes varient d’une étude à l’autre.
Une fois cette base établie, la feuille de route est claire : identifier les zones dégradées ou menacées, évaluer le potentiel de restauration, puis – et seulement alors – tester la viabilité financière et juridique. Et ne pas oublier, insiste-t-il, que la valeur de ces écosystèmes dépasse largement le seul carbone : protection côtière, pêche, biodiversité, qualité de l’eau, tourisme, valeurs culturelles. « Autant d’aspects parfois plus importants que le carbone lui-même. »
Le paradoxe de l’additionnalité
Il existe une injustice structurelle au cœur des marchés carbone, que le Pr Macreadie formule sans détour. Les marchés ne paient pas pour ce qui est déjà préservé. Ils rémunèrent un changement, ce que les spécialistes appellent l’« additionnalité » : une action qui ne se serait pas produite sans l’intervention financière. Concrètement : si les mangroves de Maurice sont encore intactes aujourd’hui,c’est souvent parce que des générations de Mauriciens les ont protégées. Mais cette bonne gestion historique ne génère pas automatiquement de crédits carbone. En revanche, restaurer une zone dégradée, ou empêcher une dégradation imminente et documentée, peut être valorisé sur les marchés internationaux.
« Les marchés récompensent la restauration après dégradation, mais négligent souvent la conservation d’écosystèmes restés intacts grâce à une bonne gestion historique », déplore-t-il. Ce paradoxe a une implication directe pour Maurice : les zones les mieux préservées sont écologiquement les plus précieuses, mais financièrement les moins valorisables dans le système actuel.
À quels revenus Maurice peut-elle réalistement s’attendre ? Ici, le Pr Macreadie refuse de donner un chiffre magique. « Un hectare de mangrove ne se convertit pas automatiquement en dollars. Sa valeur dépend du site, du succès de la restauration, des coûts de suivi, de l’échelle du projet et de la demande. »
Les ordres de grandeur existent à l’échelle mondiale : des rapports internationaux estiment que les écosystèmes de carbone bleu fournissent environ 190 milliards de dollars par an en services à l’économie mondiale : protection contre les tempêtes, tourisme, traitement de l’eau. Mais transposer ce chiffre global à l’échelle d’un lagon mauricien serait une erreur méthodologique. « Pour Maurice, j’éviterais de donner un chiffre unique sans une analyse au niveau du site. »
Il note aussi une asymétrie technique importante : si la restauration des mangroves peut générer des crédits carbone viables, celle des herbiers marins est techniquement plus complexe et ses gains plus difficiles à mesurer. Là où le carbone trouve ses limites, d’autres leviers existent : financement de la biodiversité, paiement pour services écosystémiques, investissement public, mécanismes d’assurance, écotaxes touristiques, philanthropie. Le carbone bleu est un outil dans une boîte, pas la boîte entière.
Les pièges qui font échouer les bons projets
Le premier piège identifié par le Pr Macreadie est l’illusion de « l’argent facile ». Les coûts de restauration sont élevés, les gains incertains, les processus de certification lents. Un projet mal conçu peut coûter plus qu’il ne rapporte.
Le deuxième piège est juridique. À Maurice, la superposition des compétences gouvernementales et des droits d’accès en zone marine peut paralyser un projet pourtant bien intentionné. Trois questions doivent être tranchées dès le départ : Qui possède le carbone ? Qui gère l’écosystème ? Qui perçoit les revenus ?
Le troisième est une question d’équilibre. Concevoir un système trop laxiste, qui ne résistera pas aux audits internationaux, ou trop complexe, inutilisable par les communautés locales, est également fatal. Maurice doit trouver une voie médiane. Enfin, le quatrième piège est social. Se focaliser sur le carbone au point d’empiéter sur les usages locaux traditionnels – la pêche, l’accès aux lagons – serait une erreur à la fois humaine et politique.
La conclusion du scientifique australien est nette. Avant de parler de marchés, de crédits ou de revenus, Maurice a besoin d’une évaluation nationale de faisabilité rapide, rigoureuse, publique. « Elle permettra d’identifier où les marchés du carbone sont viables, où ils ne le sont pas et où d’autres financements doivent prendre le relais. Si Maurice réussit cette transition, le carbone bleu protégera des écosystèmes précieux. Mais l’intégrité doit passer avant tout et cela demande une science de qualité, une gouvernance claire et de réels bénéfices pour la communauté. » Ce patrimoine naturel – lagons, mangroves, herbiers – est d’abord une infrastructure vitale pour l’île. Le transformer en actif financier est possible. Le transformer en actif financier bien géré est tout autre chose.
La feuille de route recommandée par le Pr Macreadie :
- Lancer une évaluation nationale de faisabilité pour identifier les réelles opportunités.
- Bâtir une base de référence fiable sur l’étendue, l’état de santé et les stocks de carbone des écosystèmes.
- Cibler en priorité les zones à dégradation évidente ou à potentiel de restauration clair.
- Rester conservateur dans les revendications carbone : des affirmations surestimées sapent la confiance et l’accès au marché.
- Clarifier dès le départ les droits de propriété et le partage des revenus. 6. Placer les communautés locales au centre du projet, pas en réflexion après coup.
- Prouver les co-bénéfices : biodiversité, résilience locale, pêche. 8. Diversifier les outils de financement : les crédits carbone ne sont qu’un mécanisme parmi d’autres.
- Viser la haute qualité : intégrité, légitimité locale, gouvernance transparente.
Lexique :
- ADDITIONNALITÉ : La règle d’or des marchés du carbone. Un projet est additionnel s’il prouve que la capture de carbone n’aurait pas eu lieu sans son intervention. Un écosystème déjà intact ne génère pas automatiquement de crédits.
- GREENWASHING : Pratique consistant à utiliser l’argument écologique pour se donner une image responsable, alors que les actions réelles manquent d’impact ou de rigueur scientifique. Le risque est réel sur le marché du carbone bleu, encore peu régulé.
- MRV (SUIVI, REPORTING ET VÉRIFICATION) :
Le protocole de contrôle obligatoire avant qu’un projet ne puisse vendre le moindre crédit carbone sur les marchés internationaux. Sans MRV solide, aucun acheteur sérieux ne signera.
