Le marais à Mare-d’Albert dans un état d’abandon

Il existe, à Mare-d’Albert, un marais légendaire. À cent mètres à peine de la route Royale de Mare-d’Albert, tout près de la piscine de la localité, on le découvre et il déborde en ce moment, après un été bien arrosé. L’eau part du lac de tous côtés, mais particulièrement du côté du drain aménagé par la propriété sucrière de Savannah. Ce drain, d’une profondeur d’un mètre et demi, est large et le courant fort. Le surplus d’eau part dans la rivière Copeau, après avoir été utilisé à des fins d’irrigation.

La nature dans toute sa beauté

Première vue du marais. C’est une étendue d’eau apparemment petite. L’eau s’y échappe, inonde une route adjacente non asphaltée et se répand dans les champs à gauche. Nous prenons cette route latérale en pente et plus haut, nous constatons que le lac s’étend bien au-delà de cent mètres. Cependant, la vue est gâchée par des branches de badamiers flottant sur l’eau et des buissons fusant de toutes parts. Nous reprenons le chemin de la piscine et quelques mètres plus loin, une belle allée en brique apparaît sur notre gauche et se termine avec un kiosque. Des deux côtés se dressent des arbres magnifiques : badamiers, camélias, técomas, entre autres. Cet endroit ombrageux, paisible et rafraîchissant dispose de six bancs, mais l’endroit est sale, faute de poubelles. Après avoir mangé sur les bancs, les visiteurs jettent tout par terre et s’en vont. À côté du kiosque, la vue d’un amas de déchets est insoutenable. L’allée est tapissée de feuilles et de brindilles.

Quoi de plus reposant. Mais le coin est abandonné à son sort.

isiblement, les lieux n’ont pas été nettoyés et balayés depuis longtemps. Nettoyé, le coin aurait sans doute attiré bien des visiteurs. Un autre kiosque en hauteur aurait permis une vue complète de la mare. En fait, il faut si peu pour redonner à ce coin son cachet d’antan.

Un bruit de moto fend le silence. Un homme s’amène, arrête l’engin et s’engage dans l’allée. Il reste là quelques minutes, profitant de la fraîcheur, car le soleil tape dur sur la route. Nous exprimons notre étonnement que le coin n’est pas fréquenté. « C’est un joli endroit, mais insalubre. Les buissons ont surgi de partout, masquant la vue. Même les habitants de Mare-d’Albert n’y viennent pas », nous répond Ritesh. Nous voulons en savoir plus et notre interlocuteur nous dit qu’il est pressé. « Allez voir Chema, vendeur de journaux de notre village. Personne ne connaît le lac mieux que lui », réplique-t-il. Bientôt arrive Parsad, un jardinier.

Lui aussi profite de la nature. Il s’en prend aux autorités pour laisser un endroit qui aurait dû faire la fierté de Mare-d’Albert dans un tel état. Mais il doit tondre la pelouse d’un employeur. « Voyez Chema. Vous aurez tous les détails. » Décidément, ce Chema est le personnage clé de cette nouvelle aventure. Allons sortir Chema de sa tanière !

Triste découverte à côté du kiosque.

Petit historique

Le village doit son nom à la propriété Mare d’Albert, géré par Pierre Augustin Dalbert. Il était employé par la Compagnie des Indes orientales françaises et a été membre du Conseil supérieur de l’île de France en 1735. Cette mare faisait partie de la propriété.

Chema : «Jadis, tout Mare-d’Albert en était fier»

Rajendranath Ramdawor, alias Chema (64 ans), habite à dix minutes de marche de cette étendue d’eau. C’est Madame qui va le trouver pour nous. Chema s’amène, un gaillard bien bâti et souriant. Il a l’amitié, la simplicité et l’attachement des villageois bien intentionnés ou tout simplement des hommes bons. Il ne veut pas engager la conversation sans nous avoir offert à boire. Et il fait comme s’il a tout le temps du monde pour nous. Chema a une autre qualité rare : il se focalise sur l’instant, faisant abstraction de toute autre chose.

Toute référence au lac de Mare- d’Albert le chagrine aujourd’hui. Il a tenté en vain de convaincre les autorités de débarrasser le lac de ses buissons et de tracer un sentier pour en faire le tour. « Ce marais est circulaire, un cratère probablement. En été, avec les grosses pluies, il se remplit et déborde. À la fin de l’hiver, il s’assèche progressivement. Ce lac est mon terrain de jeu depuis l’enfance. J’y passais des journées entières. Il était d’une propreté remarquable, alimenté par deux sources principales que j’ai pu repérer. Les gens venaient pêcher et laver le linge. Jamais je n’ai vu autant d’eau en sortir que durant les averses de Gervaise.

Le sentier était coupé. C’est dans ce lac que j’ai appris à nager à 13 ans. J’étais alors un garçon robuste et j’aidais parfois les gens en portant des sacs de riz de 150 livres. Un jour, ma mère m’a vu et elle a poussé un cri. Interloqué, j’ai laissé tomber le sac sur le ventre. La douleur était vive et tenace. Ma mère est partie, mais je n’osais pas rentrer à la maison pour dire que j’avais mal. Alors, je me suis dirigé vers la mare. Une fois dans l’eau, tourmenté par la douleur, j’ai beaucoup agité les pieds et les bras et à un moment, j’ai remarqué que je nageais. Personne ne me l’avait appris et j’étais comme gonflé de fierté. J’ai passé toute la journée dans le lac. Mais une fois, j’ai failli me noyer. Mes amis et moi avions l’habitude de creuser un trou pour y placer des pièces de monnaie. À tour de rôle, nous devions plonger pour ressortir avec une pièce. Ce jour-là, j’avais beaucoup nagé et je ne me rendais pas compte que j’étais fatigué. J’ai plongé pour récupérer la pièce, mais à chaque fois que je sortais la tête de l’eau, je retombais dans le trou et buvais la tasse. Croyant que je plaisantais, mon ami m’a alors attrapé par le bras pour me tirer de ce mauvais pas. En fait, il m’a sauvé la vie. Je dois aussi dire que l’heure n’était pas propice. On ne reste pas dans un lac ou une rivière à midi ou à 18 heures.

Aujourd’hui, ce même lac est méconnaissable. On y a placé des bancs, construit un kiosque, mais le coin n’est plus nettoyé. Les buissons l’ont envahi, entravant la fluidité du courant et retenant les saletés que les gens y jettent. Peu de gens de Mare-d’Albert y viennent. Ceux qui, d’ailleurs, y pique-niquent, laissent les restes sur place et partent, vu qu’on n’y a même pas placé une poubelle. Je dois ajouter que certaines personnes louches rodent autour. Je fais donc un appel aux autorités. Mare-d’Albert tire son nom de cette mare naturelle et jadis, elle faisait la fierté de mon village. S’il vous plaît, redonnez à mon village son symbole et sa dignité. »

Chema tempête encore un peu, avant que nous ne prenions congé de lui. En fin de compte, nous ne savons plus ce que nous avons plus aimé : le marais ou Chema.

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