Dr Zaheer Allam, Urban strategist et chercheur : «Je suis en faveur d’un Sustainable Transition Scheme»

Maurice devra rebondir après le Covid-19. Cette reprise devra se faire de façon soutenue et durable. C’est ce que pense le Dr Zaheer Allam, Urban Strategist et chercheur associé à La Sorbonne et à la Deakin University (Australie). Cette semaine, il a été sélectionné comme « expert reviewer » pour le compte de l’Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC), de l’Organisation des Nations unies.

C’est quoi l’IPCC ?
L’IPCC est un organisme mis sur pied par l’United Nation Environment Programme et la World Meterological Orginization en 1988. L’organisme compte 170 membres et son objectif est de faire appel aux experts du monde entier pour compiler des données sur plusieurs années dans le but de produire des rapports périodiques sur le changement climatique.

En ce moment, l’IPCC travaille sur le sixième rapport sur le changement climatique. Les experts compilent les données des scientifiques du monde entier et du 18 janvier au 14 mars, les expert reviewers repasseront sur les compilations pour en faire un rapport. L’IPCC a, d’ailleurs, remporté le Prix Nobel de la Paix en 2007.

Quelle sera votre contribution à la rédaction du sixième rapport de l’IPCC ?
Différents membres participent à la rédaction du rapport. Certains experts écrivent et d’autres repassent sur les informations et les données pour harmoniser les écrits et établir une cohérence de l’information. Il faut souligner que ce rapport sera une référence pour des études dans le domaine du changement climatique. La rigueur est donc de mise. Les gouvernements y participent, les scientifiques compilent les données et les reviseurs revoient l’ensemble. Chaque équipe de réviseurs s’occupera d’un segment. Pour ma part, je m’engagerai, pendant les trois prochains mois, à travailler sur le segment Mitigation of climate change. Je me spécialiserai sur les thèmes système urbain, innovation, infrastructures et autres. Je ne ferai que revoir les informations compilées selon un protocole établi.

En tant qu’expert réviseur de l’IPCC, comment trouvez-vous la politique environnementale de Maurice ?
Le gouvernement veut bouger vers une économie verte. C’est fort louable. Il faut, avant tout, un sustainable leadership, sous forme d’une politique qui sera appliquée et mise en pratique. Je parle de moteur d’une transition verte. Il faut revoir notre concept de « durable ».

Maurice est petit, nous pouvons toucher à plusieurs secteurs en même temps et attaquer les plus importants en premier. Nous avons suffisamment d’essais et d’études, de projets pilotes. En cette période, il faut, bien entendu, relancer l’économie et c’est pour cette raison que je suis pour un Sustainable Transition Scheme. Un plan d’aide à la relance pour les entreprises, à condition qu’elles adhèrent aux principes écologiques. Ce qui pourrait être une des mesures budgétaires en 2021.

Parlant de secteur important, la réduction des émissions de dioxyde de carbone est un défi majeur. Comment l’envisager ?
Un bon nombre de pays revoient leurs taux d’émission. C’est à travers des politiques énergétiques et du transport. Il est, cependant, malheureux de constater que le taux d’émission dans certains pays remonte en flèche. Pendant le premier confinement, le taux avait diminué considérablement, et lors de la reprise, au lieu d’en profiter pour mettre sur pied des politiques de réduction, les activités économiques ont repris de plus belle. À Maurice, nous n’avons pas pleinement repris, mais il reste une chance de rectifier le tir en mettant sur pied des mesures qui seront économiquement et écologiquement bénéfiques.

Nous ne voyons pas non plus de boom dans l’utilisation de véhicules électriques…
Il faut comprendre que cela dépend des tendances de la consommation des gens. Je vous donne un exemple. Maurice a une politique fiscale qui encourage les gens à utiliser des véhicules hybrides ou électriques. Cette politique est sous forme d’exemptions sur les impôts. Il y a, aussi, des mesures fiscales lors de l’achat de ces véhicules. Mais la politique s’arrête là. La vente des pièces de rechange, l’entretien des véhicules, les réparations, entre autres, ne sont pas démocratisés. Le Mauricien moyen n’ira pas dépenser des fortunes pour entretenir une voiture, il préfère rouler au diesel. Je dis cela pour faire comprendre qu’il faut tout un écosystème autour des véhicules électriques. Une fois que l’accès, l’entretien, les réparations, des véhicules hybrides et électriques seront démocratisés, nous verrons, certainement, un boom.

Nous avons, aussi, avancé en termes d’économie circulaire, ne pensez-vous pas ?
Effectivement, les déchetteries ont vu le jour et le concept de tri est inculqué aux Mauriciens. Toutefois, il faut avouer que la population a un gros problème d’assimilation des campagnes d’éducation. Malgré les campagnes, nous voyons toujours des gens qui polluent. Il y a un gros chantier à ce niveau, car le changement doit venir des deux côtés.

En tant que spécialiste de l’urbanisation durable, est-ce qu’il y a un effort à faire au niveau de l’aménagement du territoire ?
Je ne cesse de le dire, les morcellements ne sont pas durables. L’extension latérale et l’occupation des terres à outrance pour des projets résidentiels ou infrastructurels ne fait que recouvrir les terres fertiles et des potentiels absorbeurs de carbone. Il faut penser à augmenter la densité des développements urbains, tout en restant durable. Occuper les terres sous forêt ou en éliminant les champs ne fait que mettre en danger un pays où la terre est rare. Il ne faut pas oublier que nous sommes une île et approcher les 10 % de terre sous le développement résidentiel est inquiétant. Il faut changer la politique urbaine et revoir les principes de l’urbanisation pour y inclure le concept de développement urbain durable et responsable.

Qu’attendez-vous en 2021 et que souhaitez-vous ?
Je m’attends à un changement de politique de développement. Il est temps d’imposer certaines règles écologiques sur des projets publics ou privés. J’espère que nous allons nous remettre debout, surtout après la Covid-19 et le Wakashio. Mais je le redis, il faut une reprise qui prenne en compte le changement climatique, car la situation se détériore et les catastrophes peuvent frapper à tout moment. Je m’attends à ce que le Sustainable Transition Scheme voie le jour. Je souhaite à Maurice une bonne reprise. Il faut agir ensemble.