Derrière les millions du carbone bleu, l’assiette des Mauriciens

Le Dr Josheena Naggea, chercheuse mauricienne au Stanford Center for Ocean Solutions, appelle à ne pas réduire le carbone bleu à un simple marché financier. Derrière les mangroves et les herbiers marins, c’est toute une économie humaine, et une souveraineté alimentaire, qui est en jeu.

Elle travaille à Stanford, en Californie. La Mauricienne Dr Josheena Naggea dirige le programme Blue Food Futures au Center for Ocean Solutions, un projet endossé par la Décennie des Nations unies pour les sciences océaniques. Son sujet : repenser ce que l’océan peut nous donner à manger et à quel prix pour ceux qui en vivent.

Quand on parle de carbone bleu à Maurice, on pense vite aux crédits carbone, aux marchés financiers, aux millions qui pourraient entrer dans les caisses de l’État. Josheena Naggea ne conteste pas cet horizon. Mais elle pose une question qu’on occulte souvent : qui vit là, autour de ces mangroves et de ces herbiers, et que va-t-il lui arriver ? Car derrière ce que les scientifiques appellent les écosystèmes à carbone bleu se cache une réalité que les tableaux Excel ne captent pas toujours.

Les mangroves et les herbiers marins ne sont pas de simples arbres qui poussent dans l’eau. Leur réseau de racines immergées agit comme un filtre naturel qui purifie l’eau jusqu’aux récifs coralliens. C’est là que grandissent les jeunes poissons, les crabes, les huîtres, à l’abri des prédateurs. C’est là que les femmes pratiquent le gleaning, cette cueillette marine à marée basse transmise de génération en génération.

« Préserver ces écosystèmes, ce n’est pas seulement stocker du carbone bleu. C’est protéger l’assiette des Mauriciens, sécuriser les revenus de nos communautés côtières et consolider notre souveraineté alimentaire nationale », dit-elle. Le carbone bleu est trop souvent réduit à sa seule dimension climatique. Cette approche est incomplète, voire risquée, si elle déconnecte l’urgence environnementale de la réalité sociale de ceux qui vivent de la mer.

C’est ce que le Dr Josheena Naggea appelle les « blue foods », les aliments bleus. Poissons, crustacés, coquillages, algues, produits de l’aquaculture : tout ce que la mer et les côtes peuvent mettre dans nos assiettes. La valeur nutritionnelle de ces ressources est exceptionnelle. Pour preuve, l’Indonésie en a fait une stratégie nationale de santé publique pour lutter contre le retard de croissance chez les enfants. « Le lien entre alimentation marine et santé publique n’est pas marginal. Il peut et doit devenir un axe de politique nationale. » Notamment pour Maurice, où la malnutrition silencieuse coexiste avec l’abondance maritime.

Deux faces d’une même pièce

La chercheuse va plus loin encore avec le concept de sylvo-pêche – une pratique déjà éprouvée dans plusieurs pays –, qui consiste à planter des mangroves directement aux abords des bassins d’aquaculture. Les arbres agissent alors comme un bouclier thermique et biologique : ils atténuent la hausse des températures de l’eau, ralentissent l’acidification des océans, et protègent les espèces marines élevées. Pour le Dr Josheena Naggea, carbone bleu et « blue foods » ne sont pas deux sujets distincts. Ils sont les deux faces d’une même pièce. Le risque qu’elle identifie est précis. Lorsqu’un projet de conservation interdit l’accès à une zone de mangrove pour maximiser le stockage de carbone, il prive souvent les communautés locales d’une ressource dont elles dépendent directement. Certains projets proposent alors des compensations : des fourneaux à charbon, des ruches. Des alternatives qui partent d’une bonne intention mais qui sont, dit-elle, déconnectées de l’identité maritime de ces populations. Les chiffres qu’elle cite sont éloquents : moins de dix études scientifiques sur la restauration des mangroves mentionnent la création d’emplois. Cinq ou moins intègrent l’amélioration des stocks de poissons. (Source : Gatt, Y. et al. (2022). Front. Glob. Change, 5)

Il y a aussi un piège écologique. Une jeune pousse de mangrove replantée après démolition ne remplace pas une forêt côtière centenaire. La complexité biologique d’un écosystème mature (sa biodiversité, ses réseaux racinaires, ses équilibres) se construit sur des décennies. « Planter de jeunes pousses de mangrove n’a aucun sens si, en parallèle, des forêts côtières matures c o n t i n u e n t d’être sacrifiées pour des projets immobiliers ou touristiques. » La compensation carbone ne compense pas la perte écologique réelle. C’est une illusion comptable.

Sur le marché des crédits carbone lui- même, elle reste lucide. L’opportunité est réelle. Mais un projet mal calibré peut dériver rapidement : surestimation des gains climatiques, exclusion des populations locales, concentration des profits entre quelques intermédiaires. Pour l’éviter, elle est claire : avant de quantifier le moindre gramme de carbone stocké, il faut cartographier qui vit là, qui pêche, qui collecte, qui risque de perdre quoi. Les paiements aux communautés doivent être prévisibles et versés avant même la vente des crédits sur les marchés internationaux. Et si des revenus significatifs entrent, la création d’un fonds communautaire, géré de façon collégiale et transparente, est une piste sérieuse pour éviter que la manne ne profite qu’à quelques-uns et ne ravive des tensions locales, suggère-t-elle.

Lacunes persistantes

Pour illustrer ce que pourrait être un modèle réussi, le Dr Josheena Naggea cite l’Indonésie. Le pays a mené avec Stanford une vaste évaluation nationale de ses ressources marines, non pas en les découpant par secteurs, mais en les cartographiant comme un système vivant et interdépendant : production, logistique, économie, nutrition, justice sociale. L’aliment bleu cesse d’être un slogan environnemental pour devenir un outil de planification publique.

Maurice, autre État insulaire dont l’océan soutient simultanément l’alimentation, l’emploi et le tourisme, gagnerait à s’inspirer de cette méthode, affirme-t-elle. Mais cela implique d’abord de regarder nos faiblesses en face, en commençant par identifier précisément nos lacunes réglementaires et nos déficits d’infrastructure les plus pragmatiques, tels que le manque de chaînes du froid adéquates ou d’équipements de transformation modernes.

Il y a, enfin, la question des femmes, que le Dr Josheena Naggea pose avec insistance. Dans les communautés côtières mauriciennes, elles assurent la collecte, la transformation et la vente des produits de la mer. Elles garantissent les revenus des ménages et la sécurité alimentaire des villages. Et pourtant, elles sont quasi absentes des instances de décision et des retombées financières.

En Gambie et au Ghana, la TRY Oyster Women’s Association a montré ce que leur inclusion peut produire : en leur donnant un rôle central dans la gestion des mangroves dont dépendent leurs huîtres, le projet a réduit la pression sur les écosystèmes tout en créant une identité collective forte autour de la restauration écologique. « Leur maîtrise directe des chaînes de valeur alimentaires marines est un atout stratégique. Pas un volet secondaire. Le cœur du dispositif. » À Maurice, des initiatives communautaires ont été lancées via Ocean Connect. Elle cite notamment la coopérative de 15 femmes formées à l’ostréiculture à Poudre-d’Or.

La conclusion du Dr Josheena Naggea est à la fois sobre et ambitieuse. Maurice possède des atouts historiques réels, portés par une véritable culture de la conservation des mangroves initiée dès 1995, un tissu solide de pêche artisanale, et un potentiel encore sous-exploité dans la valorisation de ses produits de la mer. Mais transformer tout cela en modèle durable exigera une cohérence politique. L’aménagement du territoire, le tourisme, la pêche et la sécurité alimentaire doivent cesser de se parler en silos. « Les ‘blue foods’ ne relèvent pas d’une mode conceptuelle, conclut-elle. C’est un rappel que l’avenir climatique et alimentaire de Maurice se joue dans sesracines maritimes. Pour que l’océan continue de nous nourrir, nous devons cesser de le traiter comme un simple décor de carte postale et commencer à le gouverner comme ce qu’il est véritablement : une infrastructure vivante, nourricière et fragile.»