Carbone bleu : Le capital invisible de nos lagons…

Sous ses lagons, herbiers, mangroves et marais salants, Maurice stocke des milliers de tonnes de carbone bleu. Selon le Dr Jay Doorga (Université des Mascareignes), cette ressource économique considérable, encore inexploitée, pourrait transformer l’avenir de l’île.

Imaginez un actif financier enfoui sous nos pieds, qui prend de la valeur chaque année, qui protège nos infrastructures, nourrit nos pêcheurs et préserve nos plages… et que nous n’avons pas encore commencé à exploiter. C’est exactement la situation de Maurice, aujourd’hui, face à son carbone bleu.

Le carbone bleu, c’est le carbone capturé et stocké par les écosystèmes côtiers : herbiers marins, mangroves, marais salants. Ces milieux naturels absorbent le CO2 présent dans l’air et dans l’eau, et l’enfouissent dans leurs sédiments pour des siècles, parfois des millénaires. Sur les marchés internationaux du carbone – où les entreprises et les États achètent des crédits pour compenser leurs émissions – cette capacité de stockage a une valeur monétaire directe et croissante, qui se chiffre en millions de dollars. Et Maurice, avec ses 1 382 hectares d’écosystèmes côtiers, en possède une quantité substantielle.

« En prouvant que nos côtes verrouillent un stock vital allant jusqu’à près de 77 000 tonnes de carbone, nous disposons d’arguments scientifiques solides pour attirer des financements internationaux liés à l’économie bleue et à la lutte contre le changement climatique », affirme le Dr Doorga, chercheur à l’Earth and Ocean Lab de l’Université des Mascareignes. Un argument en or, à condition de savoir le faire valoir.

Pour comprendre la valeur économique du carbone bleu mauricien, il faut d’abord comprendre comment nos trois écosystèmes côtiers fonctionnent et pourquoi ils sont si efficaces comparés à d’autres réservoirs naturels.

Les herbiers marins : Ils constituent notre plus grande superficie côtière avec 832 hectares dans nos lagons. Leur stockage de carbone est diffus mais leur emprise territoriale immense en fait le socle de notre réservoir naturel, stabilisant les fonds marins, cassant l’énergie des vagues, protégeant nos plages de l’érosion.

Les mangroves : Elles sont d’une toute autre nature. Avec seulement 144,8 hectares, elles sont nos championnes de la densité. Leurs racines plongent dans une boue salée et privée d’oxygène où la décomposition des matières végétales est quasi stoppée. Le carbone s’y accumule pendant des siècles sans jamais s’échapper. « Les mangroves peuvent stocker jusqu’à 5 fois, parfois même 10 fois plus de carbone par hectare qu’une forêt terrestre comme celle des Gorges de la Rivière-Noire », explique le Dr Doorga. À chaque marée, leurs racines piègent de nouveaux sédiments, empilant couche après couche un capital souterrain d’une  densité exceptionnelle, jusqu’à 427 tonnes de carbone par hectare. C’est ce mécanisme de coffre-fort géologique, impossible à reproduire sur la terre ferme, qui fait des mangroves l’écosystème le plus précieux sur les marchés du carbone.

Les marais salants et zones humides : Avec leurs 404,8 hectares, ils complètent ce dispositif en agissant comme zones tampons entre la terre et la mer — filtrant les polluants, amortissant les tempêtes, préservant la biodiversité côtière. « Nos herbiers, mangroves et marais salants sont le moteur biologique de la résilience de Maurice face au changement climatique », résume le Dr Doorga. Mais ce moteur biologique est aussi, potentiellement, un moteur économique.

Ce que valent réellement nos lagons

Le dernier audit cartographique de l’Earth and Ocean Lab, dans le cadre du projet Blue Carbon financé par MOL (Mauritius) Ltd, a quantifié pour la première fois l’ampleur réelle de ce capital. Résultat : nos écosystèmes côtiers stockent entre 19 905 et 76 981 tonnes de carbone. Les mangroves, malgré leur superficie limitée, en concentrent la part la plus massive, jusqu’à 61 946 tonnes à elles seules, grâce à leur densité de stockage extraordinaire.

Pour traduire ces chiffres en valeur économique concrète, il faut regarder les marchés internationaux du carbone. La tonne de CO2 bleu s’y négocie aujourd’hui entre 25 et 50 dollars américains. Une prime significative liée aux bénéfices exceptionnels de ces écosystèmes pour la biodiversité. À ce tarif, un seul hectare de mangrove intacte représente un actif financier dormant évalué entre Rs 1,8 million et Rs 3,6 millions. « À l’échelle de notre pays, protéger l’ensemble de notre stock maximal de carbone bleu permet de sécuriser un capital d’environ 282 500 tonnes de CO2, un argument en or pour Maurice afin de décrocher des millions de dollars de financements internationaux pour protéger nos côtes », estime le chercheur.

Et ce n’est que la valeur carbone directe. Car ces écosystèmes génèrent simultanément des bénéfices économiques concrets pour les Mauriciens au quotidien. Pour les pêcheurs artisanaux, mangroves et herbiers sont les pouponnières de l’océan : poissons, crabes et crevettes s’y reproduisent avant de repeupler nos lagons. Pour les opérateurs du tourisme, ces barrières naturelles garantissent des eaux cristallines, des plages préservées, des récifs vivants. « Pour le citoyen lambda et les opérateurs du tourisme, cela se traduit par la préservation de nos paysages emblématiques, le maintien des emplois liés aux activités nautiques et hôtelières, et l’assurance que les générations futures pourront continuer à profiter de lagons sains et résilients », souligne le Dr Doorga. Des bénéfices qui, contrairement à une infrastructure en béton, se régénèrent d’eux-mêmes, à condition de les préserver.

Le danger d’un capital dilapidé

Mais ce capital n’est pas indestructible. Et sa destruction aurait un coût économique et climatique catastrophique. Le Dr Doorga utilise une métaphore limpide pour l’expliquer : l’océan est notre compte épargne climatique. Chaque jour, nos mangroves, herbiers et marais salants y déposent du carbone, patiemment, depuis des décennies. Si ces écosystèmes venaient à être détruits, ce serait non seulement la fin des dépôts, mais un retrait brutal et massif de tout le capital accumulé.

« Si nous continuons à bétonner nos côtes ou à dégrader nos lagons, nous effectuons des retraits forcés et catastrophiques. Détruire ces milieux revient à vider brutalement notre compte épargne, libérant instantanément des décennies de pollution accumulée, ce qui aggraverait la montée des eaux et priverait nos enfants de leur meilleure assurance naturelle contre le changement climatique », avertit-il. La menace est réelle et déjà visible. L’encroûtement des infrastructures, la pollution des lagons, le développement côtier non maîtrisé fragilisent chaque année un peu plus nos réservoirs naturels. « Si ces usines naturelles venaient à être détruites, non seulement elles arrêteraient de fonctionner, mais elles relâcheraient instantanément des décennies de pollution accumulée directement dans l’atmosphère et nos lagons », prévient le scientifique. Protéger ces zones n’est donc pas seulement un impératif écologique ; c’est éviter une dette carbone et économique que les générations futures ne pourraient pas rembourser.

Ce qui nous sépare encore de cette ressource

Alors pourquoi Maurice n’exploite-t- elle pas encore ce capital ? Parce qu’entre la ressource naturelle et le crédit carbone monnayable sur les marchés mondiaux, le chemin est long, et plusieurs obstacles concrets restent à franchir. Le premier est scientifique. « On ne peut pas vendre ce que l’on ne sait pas quantifier avec précision, ni ce que l’on risque de perdre demain sous la pression du bétonnage ou de la pollution », insiste le Dr Doorga. L’audit de l’Earth and Ocean Lab constitue une base solide, mais des mesures in situ beaucoup plus approfondies devront être validées par des organismes d’accréditation internationaux certifiés avant toute mise sur le marché.

Le second obstacle est légal. Maurice souffre encore de l’absence d’une loi-cadre nationale sur les marchés du carbone, d’un flou juridique sur la propriété du carbone séquestré – appartient-il à l’État, aux communautés locales, aux développeurs de projets ? – et de l’inexistence d’un registre national officiel des transactions. Pour s’aligner sur les exigences de l’Accord de Paris, le pays devra également mettre en place un protocole strict de Mesure, Notification et Vérification (MRV), imposant l’intervention systématique d’organismes certifiés avant toute vente de crédit carbone. « C’est uniquement en démontrant notre capacité à protéger ce bouclier naturel que Maurice obtiendra la crédibilité nécessaire pour transformer ses côtes en un actif financier certifié et respecté », précise le Dr Doorga.

Des modèles qui prouvent que c’est possible

Ces obstacles ne sont pas insurmontables. D’autres pays, avec des ressources comparables aux nôtres, ont déjà tracé la voie.Au Kenya, le projet Mikoko Pamoja a été le premier au monde à monétiser le carbone bleu des mangroves, vendant des crédits certifiés sur le marché volontaire pour financer directement l’accès à l’eau potable et l’éducation locale. Les Seychelles ont émis un « Blue Bond » souverain soutenu par la Banque mondiale, levant des fonds internationaux tout en finançant la protection de leurs aires marines protégées. La Colombie, enfin, s’est distinguée par un programme intégrant pleinement les communautés locales avec des protocoles certifiés par l’organisme international Verra. « En s’appuyant sur ces réussites, Maurice pourrait concevoir un modèle similaire adapté à ses spécificités, associant la rigueur des certifications scientifiques internationales à des retombées économiques directes pour la résilience de nos communautés côtières », indique le Dr Doorga.

Son message est sans ambiguïté :

L’opportunité est réelle, la ressource est là, mais la fenêtre pour agir ne restera pas ouverte indéfiniment. « Le carbone bleu n’est pas un simple produit financier. C’est l’outil qui va nous permettre de financer le sauvetage de nos lagons et l’avenir de nos communautés. » Notre trésor est là, sous nos vagues. Il nous appartient encore de décider si nous allons le dilapider, ou en faire le socle d’une nouvelle économie bleue pour Maurice.

Maurice, Saya de Malha, Chagos : des écosystèmes d’importance mondiale

À l’échelle mondiale, le Dr Jay Doorga place Maurice, Saya de Malha et les Chagos dans une catégorie à part : trois espaces formant des sanctuaires d’exception, véritables poumons et boucliers de tout l’océan Indien.

Le banc de Saya de Malha est, à ses yeux, tout simplement sans équivalent. Cette immense plaine sous-marine – de la taille de la Belgique – abrite la plus grande prairie d’herbiers marins continue au monde et capture une quantité colossale de CO2 à l’échelle planétaire. Plus au sud, l’archipel des Chagos se distingue par le Great Chagos Bank, la plus grande structure d’atoll au monde, ceinte de récifs coralliens parmi les plus sains de la Terre, une abondance de vie marine et une résilience face au réchauffement que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

À l’échelle de Maurice, nos herbiers côtiers (832 hectares) et nos mangroves (144,8 hectares) complètent ce tableau en agissant à la fois comme remparts physiques contre les vagues et comme usines de stockage ultra-concentrées de carbone. « Ensemble, ce réseau de puits de carbone connecte nos océans et place notre région au cœur de la stratégie mondiale de sécurité climatique », conclut le Dr Doorga.